
Christine Walevska ou la passion de la communion musicale (interview recueillie par Pierre-E. Barbier)
(Interview by Pierre-E. Barbier)
Etre violoncelliste et femme.
Tout, chez cette jeune femme, grande, d'une sincérité immédiate, est sujet d'étonnement ! Pour les mélomanes, sensibles au chant du violoncelle, il suffit de savoir que le style de Christine Walevska est fait d'un sens inné de l'improvisation, ou l'expression passe avant la démonstration technique, marquant de sa personnalité toute oeuvre connue ou inconnue, qui prend ainsi un caractère nouveau, spontané, lyrique, dont la nervure transparaît par le truchement du parfait moderne du violoncelle. L'école moderne du violoncelle n'est pas sans purisme, privilégiant la technique au détriment de la sensibilité, ayant perdu le souvenir de ces interprètes de "caractère" que furent Casals, Feuermann ou Piatigorsky. Avec Walevska, des oeuvres mineures de Tchaikovski, Glinka, Martinu, trouvent leur vraie dimension. Son violoncelle devenant tour à tour harpe, cymbalum... chant humain.
Les violoncellistes-femmes arrivées au zénith des quelques solistes internationaux, aux noms connus de tous, sont rarissimes. Raya Garbousova, il y a quelques années, Zara Nelsova, Reine Flachot... et Jacqueline Du Pré, qu'une maladie aussi pénible qu'implacable, a retiré de la scène internationale, après s'être imposée avec l'éclat d'un Pablo Casals.
A l'enoncé de ces noms, qui seraient pour beaucoup matière à jalousie, Christine Walevska ne fait qu'évoquer les souvenirs communs, les soirées avec Rostropovitch en Yougoslavie, avec Starker... montrant l'admiration et l'amitié qu'elle leur porte nière d'aucune chapelle. Elle est toujours disponible, acceptant immédiatement de jouer avec et pour qui l'aime telle qu'elle est. Sa seule joie esthétique est de la faire partager aux autres. Sensible, facilement meurtrie, elle reste toujours consciente de sa responsabilité d'interprète, de truchement entre les musiques qu'elle fait vivre et qu'elle veut faire aimer à des publics aussi divers que les esthètes du Town Hall de New York, les étudiants de la Halle aux grains de Toulouse ou les habitants des bidonvilles péruviens de Lima. A tous elle communique une flamme innée, naturelle, emprunte de simplicité et d'enthousiasme.
Pour l'amour du père...
PB. Mais comment pouvez-vous dans un tel esprit d'apostolat mener une carrière aussi exigeante ? Je ne crois pas que soit un art de pacotille, que ce soit lors de réunions amicales ou de concerts. Car je dois cette générosité à mon père pour qui je joue depuis et pour toujours.
PB. Votre père ? Etait-il musicien ?
CW. Mieux que musicien! Car mon éducation et ma joie de vivre viennent de lui. Je lui porte une véritable vénération. Oui, j'ai même abandonné mon hôtel de Munich, lorsque ma mère me téléphona qu'il devenait aveugle, un soir de Novembre 1966. Je pris le premier avion pour Los Angeles et quittai momentanément l'estrade. Je restai auprès de lui, oubliant déjà trois ans de carrière essentiellement allemande. En ces années difficiles, il m'avait promis de venir m'séjourner en Allemagne pour me soutenir, avec envie soudain de jouer forte la ou il venait avec et qui pour qui l'aime telle qu'elle est. Sa seule joie esthétique est de la faire partager aux autres. Sensible, facilement meurtrie, elle reste toujours consciente de sa responsabilité d'interprète, de truchement entre les musiques, de chefs, de publics dont je ne discernais pas encore les réflexes, les joies et les soucis.
Aujourd'hui, presque dix ans après sa mort, je ne fais que tenir la promesse que j'ai faite à mon père, "jouer avec toute la passion dont je suis capable pour faire aimer la musique que j'aime, faire vibrer un public pour le sortir de ses laideurs, de ses faiblesses, de ses manques d'amour".
PB. Avec une telle passion du beau, du vrai, comment avez-vous pu vous imposer à vos maîtres, tout d'abord, à votre public, ensuite ?
CW. Oui, c'est une perpétuelle recherche de confiance, non pas naïve ou primaire, mais une connaissance de plus en plus approfondie, parce que vécue, d'un message que l'on transmet.
PB. Et votre formation? Gregor Piatigorsky n'a-t-il pas dit qu'il se retrouvait en vous, vous prenant ainsi comme élève, fait rarissime dans la carrière du grand musicien qui vient de disparaître ?
CW. Oui, ma formation, je la dois à mon père, à Piatigorsky, qui m'a révélée aux autres, en insistant sur nos traditions communes, russo-américaines. C'est lui qui m'a envoyée au Conservatoire de Paris, dans la classe de Maurice Maréchal.
Et une certaine tendresse pour la France.
PB. N'est-ce pas Maréchal qui vous a dit, à la veille de votre concours de Prix: "Christine, oubliez ce que je vous ai dit, dans la sonate en la de Beethoven, vous avez envie soudain de jouer forte là où il venait avec des manières d'amour ; jouez pour quel raison j'étais ainsi loin des miens, à m'imposer auprès de nos jeunes virtuoses à venir, seront alors largement vos débiteurs !
La musique à bâtons rompus.
PB. Mais, quels sont vos projets ?
CW. Je viens d'enregistrer pour phonogram des Concertos de Vivaldi avec Kurt Redel. J'ai pu, avec ce grand flûtiste et chef d'orchestre allemand, restituer l'accentuation, le style d'ornementation propre à cette magnifique musique baroque, gommant, je l'espère, les traces laissées par le catastrophique XIXe siècle sur ces partitions à la rythmique si particulière. J'envisage de réaliser également un disque d'"encores", de bis pour vous, où je pourrais rendre hommage à Piatigorsky et faire connaître des partitions de Boldonini, dont les six pièces sud-américaines sillonnent l'art de Villa-Lobos, un grand violoncelliste lui aussi, et la vivacité d'un folklore authentique, mais où les inventions d'un Kodaly ou d'un Stravinski sont également présentes.
PB. Par votre tempérament même, la musique d'aujourd'hui doit brider votre soif de communication sensible, immédiate ?
CW. J'avoue que je veux comprendre profondément ce que je joue. C'est pourquoi je ne joue, de la littérature du XXe siècle, que des œuvres de Prokofiev, Khatchaturian et Martinu, dont nous avons les partitions, parlé lors de nos dernières rencontres.
La technique même que j'utilise me fait m'opposer à l'école moderne, illustrée par des maîtres de la classe de Janos Starker ou de Siegfried Palm. Chaque fois que j'écoute un interprète, à la deuxième mesure, je sais qui joue. Mais lorsque j'entends le Concerto d'Ysang Yun, j'interprète peut-être sentir immédiatement concerné, obligé d'imposer une œuvre dont le message est plus pour l'esprit que pour les sens ?
PB. Je crois néanmoins qu'il n'y a pas d'interprète de premier ordre qui se cantonne à la musique contemporaine. Siegfried Palm joue le rôle de catalyseur : il a provoqué la création d'œuvres nouvelles que les compositeurs d'aujourd'hui n'auraient pas su ni osé écrire si Palm ne leur avait pas appris, garanti qu'il les jouerait. Je persiste à croire qu'une œuvre comme le Concerto d'Haffter prendrait une dimension nouvelle sous votre archet ?
CW. Peut-être ! Mais, pour l'instant, je voudrais jouer le Concertino de Martinu.
PB. Ferez-vous une carrière en sonates, avec un pianiste comme Claudio Arrau, qui a écrit toute l'admiration qu'il vous enseigne ?
CW. Je donne des récitals avec piano, comme celui que vous avez entendu à Prague en mai 1974. En Amérique, je fais appel à un immense musicien, installé au Venezuela, Martin Imaz, avec qui je m'entends spontanément. Lors d'une tournée au Japon, j'ai vu des larmes couler sur le visage d'Imaz, tant il était troublé de me produire. La musique de chambre ne me manque pas encore, mais j'aime autant pour l'intérêt que je porte à jouer avec autres que pour son public, fréquemment plus restreint.
PB. En conclusion, cette carrière de soliste passionnée vous permet-elle de garder votre enthousiasme ?
CW. Oui, si j'ai l'impression d'être simple, si le caractère parfois artificiel de la vie musicale ne vient pas ternir un métier exaltant, quand vous avez l'empressement. En ce moment, je suis anxieuse, inquiète. J'ai dû changer de violoncelle ; le Carlo Bergonzi que vous avez tant apprécié dans Haydn, Schumann et Saint-Saëns m'a été volé dans mon appartement de New York, ainsi que tous les souvenirs paternels, mes archets dont, en particulier, portait la griffe de Napoléon Ier...
PB. Cette tension ne vous habite-t-elle pas chaque fois que vous allez donner un concert ?
CW. Si, mais cela fait partie de mon métier. Christine Walevska, femme-violoncelliste au tempérament à la fois généreux et mystique, face au réalisme musical d'aujourd'hui, retourne à son nouvel instrument.
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